Deux insoumis
Paul et Roger prennent conscience que la résistance s'organise en France et en particulier en France libre.
Les
discussions s'avèrent vives chez madame Vergne, le soir après la journée de travail, entre les gaullistes qui écoutent la B.B.C. de Londres avec l'émission " Les français parlent aux français",
et les pétainistes qui lisent les journaux sensurés par la direction allemande en France et écoutent Radio-Paris. C'est une joute oratoire où chacun cherche à conforter son opinion sur le
meilleur parti à prendre pour envisager une France de demain, plus riante qu'aujourd'hui. Faut-il jouer la carte de l'Europe où l'Allemagne victorieuse ferait profiter aux pays alentours de son
dynamisme économique, ou plutôt préférer celle des alliés qui rétabliraient la démocratie et remettraient à l'honneur " La déclaration des droits de l'homme "? Chacun réagit en fonction de son
besoin personnel de sécurité:<< Il se passe de drôles de choses sur le front russe...On exécute sans raison les civils juifs et les commissaires politiques après le passage des
troupes à l'offensive. Il paraît que c'est pour sécuriser les arrières de la wehrmacht.
--- Qui t'a raconté ces sornettes, Roger, les journaux n'en parlent pas, ni la radio,
c'est encore des bruits pour nuire à la collaboration avec l'Allemagne.
--- Vous n'avez qu'à écouter la B.B.C., eux ils savent tout ce que fait la
wehrmacht sur les théatres d'opération. Vos informations dans les journaux et à radio-Paris sont sensurées pour limiter la résistance qui s'installe partout en France, réplique Roger
qui entonne:<< Radio-Paris ment, radio-Paris ment, radio-Paris est allemand ! :>>
--- La résistance?...tous des voyous!...Le maréchal a raison de faire
confiance à Hitler qui va gagner la guerre contre le bolchevisme et les juifs. La légion française nous fait honneur!
--- Moi, je vous dis, intervient Paul, que les allemands vivent sous
la peur des nazis et n'ont pas voulu la guerre. Il faut qu'Hitler ait des pouvoirs magiques pour avoir endormi l'esprit critique de ses compatriotes. Il paraît que son regard d'halluciné enflamme
les foules. Il ne dit pas le fond de sa pensée à son peuple qu'il manipule.
--- Et nous?... Nous sommes manipulés par Pétain?...Allons
donc!...Votre radio de Londres raconte que des bobards...C'est comment qu'ils disent les savants?...la guerre spicologique? affirme l'un des vétérans de 14, blessé dans la Somme:>>
Chacun reste sur ses positions, mais cela
n'interdit pas de boire un bon coup ensemble et de se taper gentiment sur l'épaule pour se souhaiter une bonne nuit et du courage pour le lendemain dans les champs.
En juin, avec l'été qui donne aux travaux
des champs un dynamisme où chacun doit faire preuve de courage et de ténacité, fleurissent, avec les fleurs sauvages qui embaument la plaine et les collines environnantes, des nouvelles peu
réjouissantes: Le maréchal avoue son échec de la révolution nationale. Pierre Laval institue la relève qui permet à un prisonnier de rentrer d'Allemagne pour trois ouvriers qui s'y rendent. Ceux
qui ont des difficultés à trouver du travail dans leur spécialité acceptent d'y participer avec la promesse financière qui l'accompagne pour la famille. On croit encore à cette époque tout ce que
la propagande pro-allemande essaie d'installer dans les esprits faibles. La wehrmacht, sur le front russe, donne l'illusion de vaincre le bolchevisme, et la collaboration porte beau devant la
quasi certitude que l'Allemagne, le Japon et l'Italie vont gagner la guerre. En juillet, la B.B.C. commente la façon dont les juifs, hommes, femmes et enfants sont traités en France. Après le
vel-div, c'est le regroupement à Drancy et leur transport en wagons de marchandises, comme du bétail, en direction de l'Est pour des camps de travail. Paul s'en ouvre chez madame Vergne aux
habitués du café:<< Qu'ils utilisent les hommes pour travailler, cela peut se comprendre...mais les femmes et les enfants...vous ne trouvez pas cela bizarre?
--- Ils ne veulent pas
séparer les membres dans chaque famille, suggère un ancien de 14-18 qui croit que le maréchal a quelque pouvoir à Vichy.
--- A la B.B.C. on
parle de camps de concentration où le travail épuise les prisonniers mal nourris...Et puis que faites-vous des exécutions sommaires sur le front russe? interroge Roger qui a quelques doutes
sur le sort des juifs envoyés à l'Est.
--- Toi
et ta B.B.C.!...Les juifs sont responsables de la guerre...Il faut s'en méfier...S'ils sont envoyés en Allemagne dans des camps de travail, on en sera débarrassé, s'excite un jeune du
village qui passe pour un pro-allemand pur et dur.
--- Te
rends-tu compte de ce que tu dis? lui retourne Paul, en quoi les juifs sont-ils différents de toi?...Tu es catholique et eux sont juifs, ils sont français comme toi et méritent le même respect
que toi. Les anti-juifs veulent des responsables à notre défaite. Hitler, qui est le seul responsable de cette guerre, veut nous faire croire que c'est de la faute des juifs. Quant à la
défaite française...ce sont nos dirigeants qui en sont responsables...le maréchal en tête.
---
Toi et tes belles paroles! lui rétorque le jeune qui rêve d'en découdre, n'ayant pas eu la possibilité de faire son service militaire pour cause d'occupation. Heureusement que Laval dirige à
Vichy pour essayer de mettre la France sur les rails avec l'aide de Hitler...
---
Il y a beaucoup de choses qui me déplaisent, admet Roger. Je crois que nous allons vivre des moments difficiles...Profitons de notre chance de ne pas être occupés...cela risque de ne
pas durer. Depuis décembre dernier l'Amérique est entrée dans la guerre et le rapport de force va changer. Hitler a des soucis à se faire. Il n'a pas encore gagné la guerre. Il
paraîtrait que Rommel en Libye est tombé sur un os: Montgomery. Moi je dis qu'avec les américains, les alliés vont gagner. Pour les allemands la guerre coûte chère en hommes et en
argent, même en pillant les pays occupés, elle n'arrivera pas à tenir le coup.
--- Oiseau de mauvaise augure! s'exclame le jeune qui ne veut pas croire à la défaite nazie.
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Bon! c'est pas tout ça, mais demain y'a de la sueur qui va couler dans la plaine! prédit Paul, en pensant au soleil de cet été si chaud:>>
Et puis, pour le 11 novembre, fête de l'armistice 14-18, les évènements se précipitent: débarquement anglo-américain en Afrique du nord et occupation de la zone libre française par la wehrmacht.
A Monceaux, c'est un mélange de joie et de consternation. Il va falloir s'habituer à la présence allemande. La belle harmonie du village va-t-elle laisser la place à la méfiance compte tenu des
divergences d'opinion. Pour l'instant des convois allemands n'ont fait que passer à Argentat, venant d'Aurillac et allant à Tulle et Brive. L'armée d'armistice étant dissoute, toute arme à feu
est prohibée. Les fusils de chasse disparaissent dans des caches en prévision d'une utilisation future. Le 30 janvier 1943, une milice est créée, pour lutter contre les maquis. Trois jeunes du
village vont s'enrôler à Brive et disparaissent de leur foyer. La nouvelle fait grand bruit chez madame Vergne:<< Nous discutions avec l'un de ces écervelés il n'y a pas longtemps. Il avait
envie de se battre...Il a sauté sur l'occasion, dit fataliste Paul, et je plains leurs parents. Cette milice va contenir de jeunes fous qui risquent de commettre des actes peu recommandables.
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C'est le début d'une guerre civile, conclut Roger. Des français vont se battre contre d'autres français, et c'est le soldat germanique qui va se frotter les mains de plaisir. Pendant que les
résistants sont occupés avec les miliciens, ils oublieront de s'en prendre à l'occupant, comme on dit, c'est diviser pour mieux régner. Il ne faudrait pas oublier que nous devons nous
libérer des nazis qui nous oppriment. Nous allons vivre des évènements dramatiques, il va y avoir du sang et des larmes, pronostique-t-il.
--- De quel côté va pencher notre village? interroge Paul. On peut avoir des opinions diverses, mais il va falloir se serrer les coudes, face aux boches que nous devons supporter
maintenant. Par chance, en ce moment, ils n'occupent que les grandes villes et ne font que passer. De vivre à la campagne nous épargne pour l'instant leur présence. Est-ce que de nouvelles
dispositions de Laval ne vont pas perturber cette belle quiétude? Le travail obligatoire en France ne nous touche pas, nous avons nos travaux à la ferme qui donnent à manger aux citadins,
quoiqu'une partie des récoltes parte pour l'Allemagne et provoque le rationnement. Notre maire, à ce que j'ai compris, n'est pas favorable à la collaboration. Il ne veut pas trop en parler,
essayant de concilier ses administrés dans une neutralité prudente. Il doit faire en sorte que la guerre n'entre pas dans nos rues. Notre entente entre gens raisonnables est notre
force.:>>
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